« La civilisation du commentaire » de Maria Goyet

Nous sommes assaillis de commentaires. Est-ce un bien?

Nous sommes assaillis par les réseaux sociaux. Tout le monde mer « son grain de sel »

Très déçu du péage de Saint-Arnoult : tel est l’un des 4000 commentaires reçus par cette barrière d’autoroute sur Internet. Oui, 4000… Ce foisonnement invite à réfléchir : pourquoi sommes-nous si nombreux à commenter la forme des dents d’une fourchette (trop carrées), une caverne néolithique (déçue par cette grotte) ou l’offre d’un restaurant (brochette de boeuf très nerveuse) ? En quoi cette pratique modifie-t-elle notre rapport au monde et la place que nous tentons d`y occuper ? Sans rien dissimuler des aspects les plus sombres de ces gloses proliférantes, peut-on y voir aussi une démocratisation de l’écrit et une nouvelle étape de l’avancée vers l'(égalité chère à Alexis de Tocqueville ( je l`adore, allez Alexis ! ! !) ? Indéniablement, dans ces masses d’avis, au style aussi bancal que ciselé, touchant toutes les dimensions de l’existence, il y a quelque chose d’inédit et de passionnant, que cette enquête novatrice s’attache à explorer. Elle met ainsi en lumière les enseignements, la poésie, parfois l’absurde de cet espace numérique caractéristique de notre modernité.

Une clé de compréhension de l’époque

A tort, selon l’enseignante et essayiste Mara Goyet, qui vient de publier aux éditions Gallimard un livre passionnant, « La civilisation du commentaire ». Comme elle le fait remarquer, aujourd’hui, tout ou presque, fait l’objet de commentaires en ligne : hôtel, restaurant, lieux culturels, mais aussi parkings, toilettes publiques, péages…

Ce qui amène Mara Goyet à poser cette question vertigineuse : « Existe-t-il encore une chose sur terre qui n’ait été notée ou commentée, et qui se tient dans le silence, à l’abri de notre glose ? Pour la première fois depuis le début de l’humanité, il est permis d’en douter ».

Quels sont les espaces qui résistent encore aux commentaires sur internet?

L’autrice a mené une enquête pour savoir quels sont les espaces qui résistent encore aux commentaires sur internet. Il y a d’abord tous les endroits où donner son avis est impossible : on pense aux médias qui n’ouvrent pas de sections commentaires sous leurs articles… pour éviter le flot de malveillance qui va avec. En avril dernier, Google a décidé, pour les mêmes raisons, de désactiver les commentaires sur les établissements scolaires, qui servaient de défouloir aux élèves.

Ce qu’on n’ose pas commenter

Il y a un domaine où le commentaire est encore tabou : les relations humaines. Aujourd’hui, on peut évidemment laisser un commentaire au sujet d’un médecin, ou d’un plombier, mais c’est la prestation, pas la personne qu’on commente, en tout cas en principe.En revanche, il ne nous vient pas encore à l’idée, après avoir rencontré un ou une inconnue en soirée, de laisser un avis en ligne à son sujet, du style « belle rencontre, conversation agréable », ou au contraire « snob et prétentieux, à fuir ». Certains ont pourtant déjà envisagé un tel système. En 2015, deux entrepreneuses américaines créaient Peeple, une application dont le projet était de « noter et de commenter les gens avec lesquels vous interagissez ». Le projet a suscité à l’époque une indignation unanime, et est rapidement abandonné.

Mais dix ans après, on peut se demander si le tabou associé à l’idée de noter nos congénères n’est pas en train de vaciller.

Sur des plateformes comme AirBnB ou Blablacar, les usagers s’évaluent déjà entre eux. Après une location de vacances ou un trajet en voiture, on reçoit des avis du style « Ali est sympathique, je recommande ».On peut facilement imaginer un monde où le même système serait étendu aux applications de rencontre, aux relations amicales, au monde du travail.

Bref, il ne nous reste peut-être plus beaucoup de temps avant que nous passions tous du statut de commentateurs, à celui de commenté.